Rencontre aux jardins du Luxembourg _______________________________ou comment on a fait la connaissance de Marie-Christine

12h04, Paris, Quartier Latin.

La couleur du ciel est grise, l’humeur aussi. Pour profiter du temps libre que nous offre la pause méridienne, le mieux quand on est dans le quartier, c’est d’aller manger aux jardins du Luxembourg. Un peu de verdure, un peu de passants, et des chaises à pertes de vues pour y poser ses pieds chaussés dans des Nike air max roses framboises; enfin ça c’est quand on s’appelle Simone.

Nous voilà posées, moi et ma pote, sur les dossiers de métal vert, entre les fleurs et le point d’eau, vue sur le château. Entre deux bouchées de boulgour à l’oriental-courgettes sortant d’un petit tupperware préparé la veille, on parle d’avenir et d’orientation. Discussion assez classique de deux étudiantes au parcours littéraire : « moi ce que j’aimerais c’est être fondamentalement tournée vers le culturel, j’aimerais organiser des expos… ou bosser dans la communication, je me laisse trois ans pour voir où ça va et sinon je passe l’agrégation ». Doute soudain en mon fort intérieur… passer l’agrégation ? Enseigner ? C’est pas pour moi. La discussion se poursuit « être enseignant quel métier passionnant, tu n’es pas d’accord Simone ? » Moue dubitative, voilà un milieu dans lequel je ne me vois pas, le journalisme c’est d’avantage ma came…

«  – excusez moi jeunes filles je me permets de vous interrompre, j’entendais que vous parliez du métier de prof ». Entrée en scène de Marie-Christine, mamie stylée au look rock’n roll qui nous parle de son expérience en tant qu’ancienne prof. Marie-Christine a vu tant de chose, elle a travaillé au Portugal, au Brésil, dans le journalisme, dans l’édition, et a enseigné le français, le portugais. Elle est un peu de cette image qu’on a des anciens. Ceux qui ont connu la vie, qui ont déjà fait les erreurs que nous ferons. Ceux qui gardent avec malice, les secrets des embûches de l’existence humaine que nous traverserons tous.

La conversation prend le tournant de la place de la femme dans notre société actuelle, patriarcale, hypocrite. Doux féminisme quand tu nous tiens. « Mais vous, jeunes filles, votre point de vue m’intéresse. Qu’avez vous à dire du statut des femmes aujourd’hui ? » La bombe est lâchée, Marie-Christine tu m’as lancée.

Si tu savais Marie-Christine tout ce que j’ai à dire. Je pense que la considération de la femme dans la société s’est dégradée. En même temps qu’on s’émancipe, certains veulent garder une supériorité, une main de pouvoir sur nos libertés les plus évidentes. Même si on a bien progressé, il reste tant à faire. Il reste à insuffler le respect de tous les hommes envers toutes les femmes, de toutes les femmes entre elles, de tous le monde envers tout le monde. Je lui parle de tout, je parle des regards qu’on pose sur moi qui me dégoûtent, je parle de celles qui se font toujours agresser, rabaisser, violenter. Je parle de celles qu’on veut faire taire. Marie-Christine, est-ce que tu le vois, toi que notre liberté elle est restreinte et tenue en laisse dans les mots et les regards de certains.

Est-ce que tu sais que la plupart du temps, quand je me dis « libre »  on me dit « pute » et que même quand je « pute » on me dit que je devrais pas parler comme ça ?

Est-ce que tu sais que quand je dis que j’ai peur de rentrer la nuit toute seule, que j’ai peur en permanence dans les transports, dans la rue, qu’on se frotte à moi, qu’on me touche, qu’on me m’aborde; on me répond que tous les hommes sont pas comme ça #notallmen et que c’est aussi à moi de faire attention ?

Est-ce que tu sais que ma parole sera remise en cause quand j’ouvrirais ma gueule sur le sexisme au nom d’une mauvaise foi ou d’un déni qui sera celui d’une paresse intellectuelle, de ceux qui ferment les yeux ?

Avec Marie-Christine on a parlé encore de temps de chose que ça tiendrait dans un roman. On a parlé d’ego, de Lacan et de Bourdieu, de société, de l’amour et de la haine, des blessures qui empêchent d’être soi-même, des études et de l’avenir, et de l’argent aussi. Parce que la vie à Marie-Christine, ne lui a pas fait de cadeaux, et aujourd’hui sur un petit cahier elle compte ses sous pour finir le mois. Elle nous a tellement kiffées, ma pote et moi qu’on a échangé nos coordonnées.

Alors promis Marie-Christine, la prochaine fois qu’on se voit pour parler de la vie, je te paye un café.

Simone

 

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